mercredi 19 février 2014

François Hollande rend hommage aux soldats musulmans

Depuis plusieurs années j'échange quotidiennement avec celui qui a posé ces mots sur la bouche du Président de la République. Il lui est impossible de se cacher tant son style est reconnaissable entre tous. Il suffit pour s'en convaincre d'arpenter ce blog afin avoir une idée de qui est l'auteur de ce discours. Si je prends ce risque c'est parce que je n'ai pas jusqu'à présent lu un texte qui rend honneur de façon magistrale au lit nuptial qu'est la méditerranée. J'avais eu il y a deux mois entre deux réunion un échange très fertile sur la laïcité que je retrouve partiellement dans ce discours, et j'en suis comme vous pouvez l'imaginer agréablement surpris.

 
Inauguration du mémorial du soldat musulman
Intervention du Président de la République
18 Février 2014

Mesdames et Messieurs les ministres,
Mesdames et Messieurs les parlementaires et les élus,
Mesdames et Messieurs les ambassadeurs,
Monsieur le recteur,
Mesdames et messieurs,

Nous commémorons cette année un centenaire d’une valeur symbolique particulière pour notre pays, un pic historique de notre destin, le début de la Grande guerre qui a ravagé toutes les familles et tous les territoires de notre chère France, un conflit qui préludait vingt ans plus tard une autre guerre terrifiante, révélatrice d’une face cachée de la barbarie où les puissances des ténèbres se sont déchaînées dans l’horreur et la démesure. Ces marques au fer rouge de la mémoire, nous les portons toutes et tous, nous les savons toutes et tous, mais le savoir ne dispense du souvenir et de la communion nécessaire pour ne jamais oublier. Aujourd’hui, nous vous réunissons pour nous rappeler le prix du sang payé par nos ancêtres et vos ancêtres pour nous permettre de vivre dans la liberté et la fraternité.
C’est à vos ancêtres, qui se sont portés, avec un courage et une générosité exemplaires, au secours de notre pays, qui nous ont aidés à le sauver de l’apocalypse, et à vous, dépositaires de leur mémoire, que je tiens aujourd’hui à m’adresser, au nom de la France, pour exprimer notre gratitude permanente et dire merci.
Et c’est ici, dans cette enceinte sacrée, dans cette Grande Mosquée édifiée au lendemain de la Première guerre en reconnaissance au tribut payé par les soldats musulmans morts pour la France, que j’adresse mes remerciements. L’histoire de ce haut lieu religieux et culturel est intimement liée à cette mémoire combattante que nous honorons aujourd’hui, en présence des principaux présidents d’associations d’anciens combattants que je remercie particulièrement d’être parmi nous.
L’hommage qui nous réunit aujourd’hui participe tout naturellement dans la reconnaissance ininterrompue de cette fraternité franco-musulmane forgée sur les champs de bataille, non seulement pendant les deux guerres mondiale, et depuis plus longtemps ailleurs, au Mexique en 1821, en Crimée en 1853, à Sedan en 1870.
Monsieur le recteur, je m’arrête sur un sujet qui vous tient à cœur depuis plus de vingt ans. En 1992, suite à votre prise de fonction, une plaque fut déposée à Verdun sur votre initiative. En 2002, vous avez lancé l’idée d’un monument sur ce même champ de bataille, qui a vu le jour en 2006. Et aujourd’hui, nous inaugurons ensemble, dans la Grande Mosquée de Paris, sur les murs du tombeau de son fondateur, un Mémorial consacré à tous les soldats musulmans morts pour la France durant la Première et la Seconde guerre mondiale, sur lequel des bornes interactives permettront de retrouver le nom et l’histoire de chaque soldat. N’est-ce pas là une réparation indispensable de l’oubli, car la majorité des 100 000 musulmans tombés dans notre pays, qui n’y étaient pas nés, n’ont pas eu leurs noms inscrits sur nos monuments aux morts.
Reconnaissance de la France envers vos pères et vos aïeux donc.
Mais aussi, en concomitance, témoignage magnifique de l’attachement indéfectible des Français de confession musulmane à notre histoire et à notre République. Que leur engagement ait été volontaire ou requis, la fraternité des armes a profondément ancré l’Islam dans les principes républicains et la défense de notre souveraineté territoriale. Cet engagement pour des valeurs communes, pour cette laïcité respectueuse de toutes les religions et de toutes les croyances, est d’autant plus remarquable que ces hommes étaient déjà des patriotes avant de devenir, pour beaucoup d’entre eux et pour leurs descendants, des citoyens.
Ces soldats montaient en première ligne, essuyaient le feu sans jamais reculer, débusquaient l’adversaire dans ses derniers retranchements. Ils étaient tirailleurs, goumiers, spahis, soldats d’outre-mer. Ils faisaient preuve d’un esprit de corps indémontable, qu’ils fussent conscrits, soldats de métier ou combattants volontaires. Ils sont « morts pour la France ». Leur nom honore, pour toujours, et notre pays et leur terre natale, et l’humanité entière dans ce qu’elle a de meilleur. Ils s’appelaient Salah ben Mohammed d’Algérie, Abdellah Idjihadi des Comores, Ismaïl Abdelkader de Tunisie, Salem Yahia de Djibouti, Maki Abdesselem du Maroc, Lamine Abdoul du Sénégal ou Ali Ditihadi de nos Outre-mer. Ils étaient des dizaines et des dizaines de milliers à porter haut le drapeau français sous la mitraille.
Comment ne pas évoquer ici ce soldat malien, mort en France pour la France, arrière-grand-père de l’actuel Président de ce peuple ami du Mali, pour qui notre aide en retour n’est qu’un devoir de reconnaissance ?
Partout, ces hommes se sont battus avec le courage des braves et l’abnégation des sages, dans une camaraderie sans failles, tirailleurs algériens et marocains donnant l’exemple dans des champs de bataille consacrés par le sacrifice commun, dans la Marne, dans la Somme, à Verdun ou sur le Chemin des Dames. A la fin de la guerre, les unités de tirailleurs magrébins furent parmi les plus décorés de l’armée française.
Le message du général Maunoury au Maréchal Lyautey en apporte le témoignage irréfutable : « Les combattants marocains se montrent disciplinés au feu comme à la manœuvre, ardents dans l’attaque, tenaces dans la défense de leurs positions jusqu’au sacrifice. Supportant au-delà de toute précision les rigueurs du climat du Nord, ils donnent la preuve indiscutable de leur valeur guerrière ».
Les tirailleurs sénégalais se distinguèrent dans l’Artois et dans l’Aisne, puis à Reims qui leur doit sa libération en juillet 1918. Le 28 avril 1919, le Président du Conseil, Georges Clemenceau, leur rendit l’hommage qui leur était dû en remettant au drapeau du premier régiment des tirailleurs sénégalais la Croix de guerre avec quatre palmes et la fourragère aux couleurs du ruban de la médaille militaire.
Vingt ans plus tard, ces hommes repartaient à l’assaut pour nous défendre. Dans le désastre de mai 1940, ils furent parmi les combattants les plus tenaces, dans des batailles d’une violence inimaginable, à Gembloux, à Charleroi, sur la Sambre. Les heures les plus sombres de l’occupation passées et la reconquête amorcée par le débarquement des alliés à Casablanca en novembre 1942, ces hommes étaient de retour sur le sol français dès 1943, jusqu’à la victoire finale.
Il m’a été donné de rendre récemment hommage, à Bastia, avec grande émotion, à la mémoire des combattants libérateurs de la Corse, les patriotes de la résistance corse et les goumiers marocains en présence de survivants, quasi centenaires, de l’armée du général de Lattre de Tassigny essentiellement composée en 1944 de musulmans et de pieds noirs du Maghreb. Ce sont ces vaillants soldats, français et maghrébins, de toutes confessions, unis par le combat, qui permirent à notre armée de libérer un premier département métropolitain et de s’asseoir, à part égale, à la table des vainqueurs.
D’autres grands noms, sacrés par l’Histoire, se sont volontairement engagés dans l’armée française et le combat pour la Libération. Je pense aux Présidents de la République algérienne, Ahmed Ben Bella et Mohamed Mohamed Boudiaf, tous deux décorés pour leurs faits d’armes. D’autres encore, à l’instar du tunisien Hedi Abdelkader, militaire de carrière, qui intégra la résistance française avant de rejoindre l’armée tunisienne à l’indépendance en 1956. Il n’y a pas moins de militaires musulmans, gradés et tirailleurs, qui ont été faits compagnons de Libération aux côtés de sa Majesté Mohammed V, roi du Maroc.
C’est cette France universelle, ouverte sur le monde, carrefour accueillant des cultures, qui compte des amis partout sur la planète, notamment en terre d’Islam, qui a vaincu dans les deux guerres mondiales les forces obscures qui voulaient l’asservir. C’est l’armée française, qui protège et défend les valeurs républicaines, qui respecte en son sein tous les rites et toutes les croyances, qui traite tous ses soldats sur un pied d’égalité, qui a promis aux plus hauts grades juifs, musulmans, chrétiens, croyants et non croyants, en ne tenant compte que du mérite de chacun. Il ne peut y avoir de guerre de mémoire entre celles et ceux qui ont partagé les mêmes combats.
Au-delà des spéculations circonstancielles, l’Histoire porte ses évidences. Entre 1914 et 1945, deux millions d’hommes et de femmes sont tombés en criant « Vive la France », 1,4 millions pendant la première guerre mondiale, 600 000 pendant la seconde guerre mondiale. Ils étaient catholiques bien sûr, mais aussi protestants, juifs, musulmans, bouddhistes, hindouistes parfois. Ils étaient aussi agnostiques, athées, libres penseurs. Dans les tranchées, toutes les croyances, toutes les consciences, se serraient les coudes, unis par une même volonté. L’histoire de la France est irriguée de leur diversité, le fleuve de sa civilisation s’alimente toujours de leurs ruisseaux.
Le Maréchal Lyautey l’avait compris avec plus de force que d’autres, lui qui présida, le 19 octobre 1922, la cérémonie du premier coup de pioche marquant le début des travaux de construction de la Grande Mosquée de Paris, ouvrit son discours par un paragraphe emprunté à Maurice Colrat, ministre de la Justice de l’époque : « Quand s’érigera le minaret que vous allez construire, il ne montera vers le beau ciel de l’Ile-de-France qu’une prière de plus dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses ». Le Maréchal Lyautey, maître d’œuvre de la renaissance de l’art marocain et fin connaisseur de l’Islam, ajouta de sa propre plume : « Loin de nous séparer, nos religions, si l’on veut s’élever suffisamment haut pour ne considérer que la communauté d’un sentiment dont elles sont chacune une si noble expression, vous apprennent le respect réciproque  de nos convictions ».
La Grande Mosquée adresse, à travers ces deux plaques, un message rassembleur à tous nos concitoyens. Nos réalisations pour l’intérêt général et le bien-commun et, au-delà, pour le bien de l’humanité dont nous sommes partie prenante, seront toujours meilleures quand nous y travaillerons, dans l’unité et le respect de notre diversité.
Le devoir de mémoire envers vos ancêtres revêt aujourd’hui une force particulière en cette période de banalisation de la parole raciste qui vous prend pour cibles et instrumentalise votre religion comme alibi de l’intolérance et de la haine. Le rejet de l’autre parce qu’il est autre, semblable et différent, a conduit, en d’autres temps, aux pires atrocités de l’Histoire dont vos aïeux et tous les combattants de la liberté nous ont délivrés. Cette même haine aveugle provoque encore dans le monde des crimes contre l’humanité. Cet évènement est aussi un acte de résistance contre les égarements.
Dans notre pays même, des actes inadmissibles se propagent, des paroles assassines se vulgarisent, des profanations de lieux saints de l’Islam et d’autres religions se multiplient. Le racisme, l’antisémitisme, cette même haine aveugle viole et pervertit le principe de liberté. Nous combattions avec la même énergie, la même volonté inébranlable, toutes les formes de haine, de discrimination, d’intolérance qui gangrènent la vie sociale et tentent de saper les fondements républicains. L’Islam représentatif de France n’a point besoin de se conformer à la laïcité, il en a toujours été un acteur exemplaire.
Le respect de nos compatriotes musulmans passe par le respect de leurs morts, par l’aménagement de sépultures adaptées à leur rite, par le développement de « carrés confessionnels dans les cimetières où le corps repose en paix, où leurs héritiers puissent se recueillir dans la paix et la sérénité. La République protège la liberté de conscience jusqu’à la mort.
Respecter nos compatriotes musulmans, c’est également respecter les vivants, toutes ces forces productives, créatives, imaginatives, qui contribuent à la vie économique et sociale et au rayonnement culturel de la France, et qui subissent pourtant des discriminations intolérables, des préjugés insoutenables. Le gouvernement a lancé, la semaine dernière, un plan de lutte contre toutes les formes de discrimination, pour la connaissance et la reconnaissance de la diversité culturelle comme dynamique sociale, pour l’égalité des droits de tous les citoyens, sans distinction. La promesse républicaine se réalise dans l’accès de tous au droit commun dans le respect des libertés collectives et individuelles, dans le vivre-ensemble et le faire-ensemble, producteurs de devenir commun.
La laïcité, depuis son entrée en vigueur il y a plus d’un siècle, a fait la preuve de sa fiabilité historique et de son adaptabilité aux transformations sociales. La France doit relever le défi d’un monde en pleine mutation où la Révolution numérique anime la planète entière des mêmes informations en temps réel, diffuse instantanément les initiatives et les idées, rapprochent les peuples et leurs cultures. La diversité française est une chance inestimable dans ce contexte, elle fertilise sans cesse le terreau national, elle ouvre des horizons inédits dans le monde, elle érige la fraternité comme lieu de paix planétaire.
L’universalité française, qui s’alimente de ses richesses diversitaires, est plus que jamais à l’ordre du jour. L’Islam de France appartient à part entière à la culture française.
La formation des Imams de France ne peut être que française. Je souhaite que se développent, sur tout le territoire de la République, des formations qui s’élargissent à l’enseignement du droit, de la laïcité, de l’histoire des religions comme c’est déjà le cas à Paris, à Lyon, à Strasbourg, à Aix-en-Provence et à Montpellier.
Je désire également encourager les établissements privés de théologie musulmane à solliciter la reconnaissance d’utilité publique afin de perpétuer le dialogue entre la grande tradition intellectuelle de l’Islam et la non moins grande tradition de nos universités. Car la République se vit dans le vivre-ensemble, dans le penser-ensemble, dans le créer-ensemble. Le vivre-ensemble est un beau projet qu’il nous appartient de mener à bien.
Cette Grande Mosquée, dès son édification, s’est imprégnée de l’esprit des lumières musulmanes et française. Le monde d’aujourd’hui a plus besoin que jamais de remonter aux sources de l’Andalousie, où toutes les confessions et toutes les croyances vivaient en harmonie sociale et en synergie créative, où Averroes et Maïmonide travaillaient à une théorie de la connaissance réunifiait, dans leurs diversité, les cultures et les civilisations universelles où le vivre-ensemble s’épanouissaient déjà dans le respect social, où la laïcité, déjà pensée, était mise en pratique dans la vie quotidienne.
Dans son discours d’inauguration de la Grande Mosquée, Si Kaddour Benghabrit, diplomate français d’exception et Premier président de la Société des Habous et lieu saint de l’Islam, avait déclaré : « La France n’aura pas à s’en repentir, car c’est le fait de notre religion de placer au premier rang le sentiment de reconnaissance. La guerre l’a montré, l’avenir même en témoignera ».

Aujourd’hui je prends à mon compte ces propos de sagesse pour vous dire que la République place haut le sentiment de reconnaissance envers ses soldats musulmans, qui ont fait preuve d’un patriotisme égal aux soldats français. Hommage leur est rendu tous les soirs lorsque la flamme du soldat inconnu est ravivée. Ce soldat qui n’avait ni nom ni visage ni croyance, mais dont l’anonymat même réunit tous ceux qui sont tombées pour la France, et pour qui nous témoignons et nous témoignerons notre profond respect. Cet hommage aux soldats musulmans, enfin, est aussi un hommage à tous les immigrés qui ont participé par leur labeur à la reconstruction de la France, dont beaucoup furent aussi des soldats qui sont partis avec l’espoir que leurs descendants vivraient en harmonie avec les enfants de leurs frères d’armes et leurs compagnons de chantier, sans distinction d’origine ni de religion.

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