lundi 16 décembre 2013

L'obsolescence du concept d’intégration

Au moment où la République est bousculée par le dernier rapport sur l'intégration remis au Premier Ministre, je vous propose un billet, fruit des travaux en recherche action que je mène avec mon ami sociologue Mustapha Saha. 
Le concept dintégration est une notion politique héritée de la période coloniale. Toutes les politiques fondées sur l’intégration se sont traduites, jusqu’à présent, par des échecs. Les processus dintégration soumettent, de fait, ceux qui y sont assujettis à un examen de passage pour la reconnaissance de leur citoyenneté pleine et entière qui peut durer toute leur vie. Le mot même dintégration sous-tend invariablement un fait de marginalité et participe de l’exclusion sociale.
La révolution numérique qui instaure, de manière informelle, une société transversale en réseaux, façonne de nouveaux comportements individuels et de nouveaux rapports sociaux, abolit les hiérarchies particularisantes et met pragmatiquement tous les citoyens sur un pied d’égalité. Le libre accès à l’information et au savoir de tous sur internet annihile le monopole des compétences productrices de pouvoir dominateur. Dans ce contexte, les politiques dirigistes intégrationnistes deviennent une absurdité. Les technocrates, enfermés dans leurs modélisations abstraites, sont dépassés par les initiatives des citoyens devenus acteurs à part entière des transformations sociales. Les banlieues délaissées se distinguent d’ores et déjà par une créativité culturelle et une inventivité technique génératrice d’une nouvelle société en gestation.
Les problèmes sociétaux sont générés par des situations socio-urbaines et socio-économiques de marginalisation, et non par un manque dintégration. Les populations, française et immigrée, sont intégrées depuis toujours. Les banlieues participent activement à la vie économique, sociale, culturelle, et en sont, aujourd’hui, souvent les moteurs régénérateurs.
Les politiques dintégration ont toutes débouché sur des échecs, parce qu’elles placent certaines catégories de la population sous un régime particulier et remettent en cause, de ce fait, le principe constitutionnel d’égalité qui ne peut se réaliser que dans le droit commun applicable à tous les citoyens sans aucune distinction. Toute réforme de la politique sociale, porteuse des valeurs républicaines garanties par la Constitution, doit, par conséquent, bannir le concept dintégration, survivance de l’esprit colonial.
Les concepts ne sont pas anodins, ils façonnent la réalité. La multiplication des lois et règlements sur l’intégration, depuis la Seconde guerre mondiale, révèle leur inadéquation aux problèmes qu’ils étaient censés traiter. Il est nécessaire, à cet égard, d’établir l’historique du concept dintégration.

Genèse du concept dintégration
Au XIXe siècle, le gouvernement du Second Empire demanda à des sociologues positivistes de lui proposer des mesures pour pacifier les populations indigènes d’Algérie. Ces savants élaborèrent alors un schéma en trois phases : insertion-intégration-assimilation.
La phase d’insertion concernait tous les algériens aptes au travail dans l’industrie, l’agriculture et l’armée.
La phase dintégration ouvrait l’accès aux écoles primaires et secondaires pour former des petits cadres et des agents administratifs.
La phase d’assimilation était réservée à une élite algérienne ayant droit aux études supérieures et au privilège de la citoyenneté française.
Le concept dintégration est, par conséquent, sémantiquement et politiquement marqué par son histoire coloniale. Soumettre des français ou des immigrés de longue date au processus dintégration, c’est les catégoriser d’office comme citoyens de seconde zone. Les problèmes sociaux doivent être résolus sur les terrains socio-urbain et socio-économique qui leur sont propres. D’où la nécessité, pour impulser une politique de changement, en matière d’égalité, de diversité, de citoyenneté, de forger de nouveaux concepts opératoires pour les réalités présentes.
Le principe démocratique de droit commun
Les principes républicains garantis par la Constitution sont fondés sur l’égalité absolue de tous les citoyens, sans aucune distinction d’appartenance ethnique, sexuelle ou religieuse, la reconnaissance de la diversité culturelle, fabrique, depuis toujours, du génie universel français, la solidarité nationale qui ne laissent personne sur le bord de la route, les libertés individuelles et collectives, piliers incontournables de la démocratie, les Droits de l’homme et du citoyen inscrits en préambule et opposables à toutes les lois particulières. Il en ressort que seul le droit commun doit prévaloir pour tous les français et les résidents et immigrés sur le territoire national. Le droit français ne reconnait ni le délit collectif, ni les régimes particuliers, ni les statuts spéciaux caractéristiques des régimes totalitaires.
 
Les banlieues, laboratoires de créativité culturelle et d’innovation économique
Les banlieues sont désormais des laboratoires sociaux où se réalisent des innovations économiques, des expressions artistiques, des visions culturelles en prise directe avec la révolution numérique. L’action citoyenne pallie aux carences administratives. Des expériences sociales exemplaires s’y confrontent au réel en contournant les obstacles bureaucratiques. Des réseaux de solidarité se tissent en s’adaptant aux particularités locales. Le pragmatisme de terrain l’emporte sur les modélisations technocratiques. L’intervention publique doit se mettre à l’écoute des acteurs sociaux de ces innovations avant de définir ses programmes. La société civile utilise, de manière critique et inventive, la libre circulation de l’information sur internet. Elle vérifie sur le champ la crédibilité du discours officiel. Elle démystifie aussitôt les rhétoriques schématisantes, les annonces démagogiques, les mesures irréalistes appliquées aux banlieues. La sémantique passe au tamis de la réalité concrète. Les actes symboliques sont jugés à l’aune de leur impact réel. La démocratie interactive est en marche dans la vie quotidienne. Les citoyens ne sont plus des spectateurs passifs de l’action publique, en attente de solutions providentielles. L’intervention publique doit d’abord se mettre à l’écoute de ces innovations avant de définir ses programmes. Ils interviennent volontairement dans le champ des possibles. Le langage institutionnel, pour être validé sur le terrain, doit désormais se forger dans de nouveaux concepts.
Par Mustapha Saha, sociologue, poète, artiste peintre.

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